x journal x expériences singulières

 

x «L'artiste est la seule personne qui sache que le monde est une création subjective.»  x Anaïs Nin, autrice

Une fulgurance a saisi ma rétine...Un jour, assise au fond de moi-même, le regard tourné vers mon corps intérieur, je voyageais dans mon étendue du dedans. En suivant mes sensations dessous de la matière, petit à petit je devenais grouillement, il n'y avait plus qu'un monde non tangible, une densité vibratoire. Les sens affinés je restais là scrutant mon intérieur quand soudain un éblouissement d’une vitesse saisissante dans la dimension de l'infime me stupéfia, l'intensité d'une fraction de lumière passa devant mon regard comme une étincelle aux déplacements sans distance, un halo indéterminé qui semblait constitutif de l'espace. En tâche de quelque inconnue, cette fulgurante unité brillante était le partout tout en même temps, d'un lieu sur l’autre, une densité du vivant primordial insaisissable entre matière et vide, une particule d'espace sans lieu. Cette empreinte hors sens se montra à moi l’instant subliminal d'un regard, tellement furtive, si rapidement apparue/disparue, que ce ne fut que la persistance rétinienne de mes yeux intérieurs qui saisirent son passage. C'est là sans doute de réel dont il s'agit...

(Prague-02-2019)

​​

J'ai vu la pulsation du monde en prenant pour chemin mon souffle vital, devenant ce courant d'air qui jamais ne s’arrête, je me mis à respirer. Libre de mon corps, au rythme de l'expire et de l'inspire, imbriquée dans la pulsation du monde, je ne sens plus de moi qu'un flux, un passage venteux dans une ouverture infinie, continuité sans intérieur ni extérieur. N'existe plus qu'un sombre pulsant au fond du temps et de l'espace, dans un lieu qui meurt et renaît au rythme de ce pouls cosmique. Désintégrée, engloutie dans la dissolution de mon être par ce courant d'air primordial, je devins battement, étendue, vent d'éternité sans mesure et sans forme. ​Dans ce pays où je me trouve immergée, diluée dans le souffle originel, me voilà respiration dans le néant primitif, abysse du Tout infini. Suis-je ce corps? Suis-je aussi hors de lui? Je ne sais plus.

 

Je me suis abîmée à sonder la pulsation du monde, j'ai perdu mon corps dans ce pouls sans lumière, cette sensation de vent et d'air. Mon Moi devenu battement immémorial d'un endroit de néant, sans information dans l'immensité cosmique, flux et tornade entrant et sortant de cet orifice abyssal. Perdue dans cet abîme à la respiration puissante, prise dans ce pulse essentiel origine du souffle, dans un partout qui se confond avec en moi, sans limite je disparais, indifférenciée de cet endroit insondé.​ J'ai vu la respiration du Tout impensé, j'y suis encore, mon esprit piégé dans la sidération.

(Tiruvanamalaï-10-2018)

 

​​​De l’impossible voir...Ce n’était pas absurde d'aller en-deçà de mon voir, en-deça de ce monde agrégé par la culture...Non, elles n’étaient pas si absurdes les images irrationnelles et illogiques de mon univers. Dans cette densité visuelle plus fondamentale, une immersion affranchie de tout repère m'invite à ressentir les lignes et directions du monde, sans cesse voilées par nos mirages, à pénétrer une vision plus brute et obscure de l’espace, une invite à des incursions au-delà de notre savoir, de nos images, dans la sphère de la dissociation perpétuelle et de la mobilité chaotique. Mon regard a produit un trou noir sous mes paupières fermées, mon entendement trébuche, s’abîme, un décrochage qui ne s’arrête plus. Comme un enquêteur du temps, je voyage, ici et là-bas, dans une lumière à la froideur sidérale, dans l’inhumanité du cosmos. D'une indifférence glacée, un morceau d’infini diffracté me transporte, libre et phénoménale à la fois, il me fissure, me traverse. Face à ce bris d’astre perdu, à la manière d’un morceau d’étendue sans distance, une étoile blanche sur notre planète m'ébrèche, une de ses pointes s’est égarée dans mon trou noir stellaire, je l’ai prise au piège de mes miroirs. A coup de tracés, de lumières et de miroirs, je me mis à composer des poésies spatiales immersives, à arrimer des espaces immatériels et atypiques dans notre réalité, pour capturer ce lieu qui fracture les regards, disjoint les corps dans un moment spatial inusité. J’emprunte à l'optique quantique, sonde les codes qu'on ne peut plus dater, scrute les informations restées sur terre, m'attaque à la mémoire de l’Humain, pour démasquer les images collées sur le monde, afin qu’il en perde son homogénéité, afin de toucher les gens dans leur corps, dans leurs représentations. Tout est là, aux limites du point de vision.

...au piège à espace, l'espace homogène se libère, se lâche, l’objet se démembre, son information flottant quelque part, je tombe sans bouger, désarçonnée, ma solidité s’est perdue, celle de mon corps et celle de mon esprit, un univers autre déroule ses dimensions multiples, insondables, une béance commence à s'écrire, jusqu’à frôler la folie, alors, j’ai imaginé une œuvre qui explorerait plastiquement, parlerait d’un monde autrement regardé, avec une approche affranchie de tout repère...mais je dessinais un monde tellement loin de notre réalité que je n'en savais plus rien...de réalité était-il encore question? suis-je toujours parmi nous? ​​ce fut si troublant d’arriver là, nos certitudes, nos cohérences, la réalité inébranlable, tout cela forgeait tellement mon regard, que c'est lui que j’ai fini par scruter car c’était lui qui figeait mon esprit, mes logiques, le cosmos...trous noirs, théorie des supercordes, intrication quantique, et d’autres encore, toutes ces propositions de remise en jeu ont intensifié cette dérégulation de l’espace qui me travaille, l’espace dogmatique déconstruit, il ne reste quasi rien, même plus l’a priori de l’espace il n’y a plus qu’un inconnu perpétuel et tout s’y engouffre, mon regard et mes sens se défont, mes images mentales s’égarent je meurs à moi-même, ne maîtrise plus aucun donné j’en perds le fil, imprégné d'incohérences, des sauts conceptuels hors sens m’ont déchiré le cerveau et mon imaginaire s’est disjoint, les notions de lieu et d’étendue ont perdu toute intégrité et la tyrannie de nos images mise à mal...je me mis à expérimenter une pensée autre, une galaxie en bouteille de Klein, une étendue aux particules interconnectées sans écart spatial, un cosmos aussi malléable que ma feuille de papier que je tordais en anneau de Moebius ou pliais comme les transporteurs d’épice de Dune je voyais un cosmos aux éléments tout en même temps proches et lointains, dedans et dehors, réduits à un point dans un non-espace, des lieux inouïs, aux couleurs insaisissables que je contemplais fascinée en tentant de les ancrer dans la matière.

​(2017-nov-Soumoy)

Je ne dessine pas, je rends visible  un champ hors mesure...A mon insu, je me suis glissée dans tout ça qui nous dépasse, faisant fi de toutes nos modalités spatio-temporelles, dans quelque chose de l’ordre d’une méta-grandeur. J’y ai découvert un magma vibratoire, imprégné d’informations atemporelles et aspatiales, tout à la fois ici et là-bas, même et différent. Avec étonnement, j’ai rencontré sous les concepts, sous les représentations, une densité discontinue, instable, vibrante, tapie dans l'opacité de la matière. S’en est suivi la disparition du temps et la venue d’une durée à la temporalité paradoxale, dans un espace d’une plasticité inouïe, à la malléabilité insensée. Dans ce monde qui se montre à moi, maillé de spatialités inextricables, je fais des promenades incertaines dans des dimensions insonores, sans temps et sans espace. Au cours de mes déambulations j'approche silencieuse et solitaire d'une masse virtuelle et atemporelle. J'y rencontre ces éclaireurs qui ne communiquent que par ondes et vibrations, ils me montrent une plasticité autre faite de formes et de couleurs. Alors dans la réalité absurde d'autres espaces et dimensions, je danse, je trace, regardant dans l'extra-sensible, pour y voir un ordonnancement inconnu, à la réalité jamais certaine, je dessine dans le champ symbolique du monde. A chaque moment de chaque intervention, ce que j'ai à faire arrive à moi comme une danse visuelle, envoyée au fur et à mesure pour devenir visible au-delà du regard propre. Par couches successives ça se dégrossit in situ, au détour d'un lieu, sans préconçus, recréer celui-ci, redessiner cette réalité déjà imaginaire.

 

L'univers suppose des lieux inouïs, réels, multiples, à même les espaces de notre réalité mais à notre insu. Je suis effrayée par cet inconnu perpétuel, depuis le jour où le monde que nous connaissons s'est ouvert à ses dimensions cachées, devenues soudain accessibles pour refaçonner les regards et les esprits. Ce qu'il faut dire de ces qualités spatiales, c'est qu'elles se connaissent comme du dedans, dans une réalité serrée, cachée dans l'opacité du monde...Avec une logique étrange, en dépit du bon sens, j'ai autrement pensé ou dit. Une approche par le vide, avec derrière, tout ça qui nous dépasse. Y voyager, s'y transporter à coup de tracés, de lumières et de miroirs.

(2017-juillet-Plan de la Tour)

 

 

Le lieu comme miroir de nous-même, L'espace multiple

​​Je trace, des lignes, des axes, des leurres, dans l’espace du site,"in situ"

capables de déstabiliser les codes qui fabriquent le lieu, saisir les regards qui interprètent,

et nous imbriquer dans un espace aux dimensions inconçues.

Perdre la maîtrise du regard, changer les perspectives, ressentir directement, expérimenter physiquement les possibles qui habitent l’espace où nous sommes pris.

Chaque installation devient moment d’inconnu, dialogue projectif, champ spatial inédit.

L'intervention explore jusqu’au chaos des géométries nouvelles, la versatilité infinie du lieu et de l’espace.

Les incertitudes et précarités du monde reflètent l'espace enchâssé dans notre imaginaire.

Il n’y a de limites que celles de notre esprit et nos préconçus du monde. Une fois dégagés de nos concepts spatiaux, nous sommes mis radicalement en question par l'espace, notre imaginaire s'y abîme.

Nos assurances spatiales mises à mal, les configurations et représentations de l’espace tombent pour laisser place à une ouverture sans limites, un champ d'inconnus spatiaux inouïs, inédits.
(2016-sept-Bruxelles)

La voie du corps, l'aventure topologique. Au sortir de mes études de Dessin, je décide de démarrer avec le tracé du corps. Plus vaste que le physique, le corps est cet espace insaisissable, sorte d'intérieur-extérieur fait d'humeurs, d'air, d'échanges. L'image du corps devenait énigme. Déposer sur papier l'image d'un corps que je devinais plus que je ne le voyais, aucun dessin n'y parvenait. Nous n’avons de corps que nos préconçus ; de l'imaginaire plaqué sur un ressenti. Ce qui tout du long allait m'intéresser finalement, c'était non pas le corps mais l'espace du corps; et d’une certaine manière j'y travaille toujours. L'anneau de Moebius, où deux faces ne font qu'une, le 1 dans le 2, un intérieur-extérieur, concrétisait le corps selon l'idée que j'en avais. C'était une révélation, tout-à-coup s'ouvrent tant de possibles par rapport à mon optique de départ. Le corps bascule dans l'anneau, devient bande de Moebius, plus besoin de le dessiner. Ce glissement vers l'anneau opéré, il me fallait plastiquement l’explorer pour pouvoir rencontrer, jouer de cet objet topologique. Mais se dessine un corps tellement loin de notre réalité, que je n'en sais plus rien. Dans la foulée le monde se lâche, se libère, s'ouvre à la topologie, sort de la géométrie euclidienne, le monde bascule, j'en perds le fil, une béance commence à s'écrire. Une évidence s’impose : c’est le regard qui chemine sur l‘anneau, qui est pris dans l’espace topologique. Dès lors, l'anneau deviendra et topologique et transparent. La bande affranchie de tout repère, nos sens de l’espace ne maîtrisent plus aucun donné, nos images mentales, notre cerveau s'y perdent. Avec mes expériences non euclidiennes, haut, bas, avant, arrière, proche, éloigné, sont radicalement mis en jeu. L'anneau de Moebius devenu topologie du subjectile, je ne dessine plus le corps ni l’anneau. Libérée de mon besoin de l’image, dégagée du corps, ne reste que l’espace a priori.

(2016-juin-Bruxelles)

© Nogold